Accueil du site > D’autres opinions > N’opposons pas espaces verts et développement économique !

N’opposons pas espaces verts et développement économique !

lundi 21 janvier 2013, par Geoffrey Caruso

Date de rédaction : 2 octobre 2012. Depuis plus de 12 000 personnes ont signé la pétition.

« Please walk on the grass ! »... Veuillez marcher dans l’herbe ! [1]

Chaland. n.m. Personne qui a l’habitude de fréquenter un commerce mais qui se distingue du client en ce que le client est un acheteur. Tous les chalands ne sont pas clients. (Wikipedia 01/10/2012)

Plus de 7500 « chalands » aujourd’hui pour dire ou redire que le Parc Léopold a une valeur (www.namurparcleopold.be). Nul doute à présent, les personnes qui ont l’habitude de fréquenter les commerces namurois, apprécient le Parc Léopold. C’est une évidence, il leur offre une respiration en ville entre deux activités : shopping, travail, école, détente, tourisme,… Il est essentiel. Pour les gens qui passent c’est sûr, mais qu’offre–t-il à l’économie de la ville finalement ?

On parle souvent (mais trop peu sûrement) des bénéfices environnementaux des espaces arborés urbains, de leur valeur récréative, de leur valeur esthétique ou paysagère, ou encore de leurs bénéfices en matière de santé. Il y a aujourd’hui pléthore de travaux scientifiques sur ces questions. Néanmoins certains acteurs publics ou privés pourraient encore penser que ces espaces sont malheureusement perdus pour l’économie, pour l’attractivité et donc le dynamisme d’une ville. Ils seraient ainsi enclins à les réduire. De toute évidence ils se tromperaient.

En effet, ce serait ignorer superbement la valeur économique des bénéfices de la « verdure » pour les ménages. Par exemple, 3 à 6 mois d’espérance de vie supplémentaire pourraient être ajoutés à chaque citadin si les normes européennes en termes de pollution urbaine étaient mieux respectées dans les villes [2]. Rien de tel qu’un grand arbre pour filtrer les polluants et réduire les effets de chaleur. Ce serait aussi oublier que la vue ou la proximité d’arbres, de bosquets, de petits parcs sont toujours positivement et significativement capitalisées dans les valeurs immobilières voisines [3]. Ce second point est d’ailleurs le reflet citadin d’un facteur d’étalement urbain important : la périphérie des villes étant assurément mieux dotée en espaces verts, elle est ainsi préférée par une majorité de ménages [4].

Investir dans les parcs arborés urbains, c’est retenir les ménages au centre, donc lutter contre l’étalement urbain et diminuer les coûts supportés par la collectivité. C’est aussi rendre les travailleurs de la ville en meilleure forme. Si l’on force un peu le trait, les travailleurs travaillent mieux et plus longtemps : baisse des coûts de soin de santé et augmentation de la valeur produite par tête.

D’un point de vue social plutôt qu’économique, voici comment Sir Richard Rogers préface la dernière édition du livre de Jan Gehl « Cities for People » (« Des villes pour les gens ») [5] « Tout le monde devrait avoir le droit à des espaces ouverts facilement accessibles, comme tout le monde devrait avoir le droit à l’eau potable. Tout le monde devrait pouvoir voir un arbre de sa fenêtre, s’asseoir sur un banc près de sa maison avec un espace de jeu pour les enfants, ou rejoindre un parc en moins de dix minutes à pied. Les quartiers bien aménagés inspirent les gens qui y vivent, les villes mal conçues brutalisent leurs citoyens  ». Il est particulièrement intéressant de voir qu’un architecte et urbaniste aussi renommé, mette en exergue l’espace vert entre les bâtiments pour indiquer comment réussir une ville pour les gens.

Supposons à présent qu’une autorité publique locale ait pris conscience de la valeur économique et sociale des espaces verts urbains, en plus évidemment de détester voir son budget grevé par la maintenance d’infrastructures trop étalées dans l’espace. Faisons même l’hypothèse que cette autorité a compris que la densification de l’habitat doit s’accompagner de « compensations vertes » dans chaque petit quartier résidentiel rendu plus dense par le combat anti-étalement. A chaque quartier urbain (et chaque pôle périphérique) de beaux grands espaces verts seraient ainsi créés, équipés et rendus accessibles. Le cœur léger, ayant compris la valeur pour ses propres citoyens d’un cadre de vie vert et arboré, l’autorité publique pourrait ainsi s’atteler à rendre sa ville attractive aux commerces et aux autres services.

Dans de telles conditions n’y aurait-il aucun mal à réduire ou effacer un espace vert hyper-central, le but étant d’augmenter fortement le dynamisme de la ville ? Pas de quartier ! Place aux commerces ! Exit les arbres centenaires, filtres efficaces des polluants, même si habitants et chalands y ont des habitudes !

Après tout un espace vert au centre n’est-il pas une perte sèche de surface puisqu’un usage concurrent, beaucoup plus rentable au m2 que l’oisiveté du chaland, pourrait rendre utile cette surface ? Outre la surface perdue et la concurrence des utilisations du sol, on pourrait aussi évoquer un effet de barrière : un espace vert serait une coupure forte. Il provoquerait un éloignement excessif entre des usages productifs. Pelouse, arbres et quelques bancs freineraient trop l’élan du chaland, l’empêchant de se transformer en véritable client.

S’il y a bien deux endroits où la concurrence pour le sol est forte, c’est bien Londres et New York. Comment diable Hyde Park ou Central Park peuvent-ils survivre à une telle concurrence ? Les coupures dues à ces grands parcs diminueraient-elles l’attractivité économique de ces villes ? Non. La concurrence foncière, même à des niveaux extrêmement élevés ne parvient donc pas à dépasser les bénéfices de parcs centraux. Plus vraisemblablement, la régulation publique, quelqu’un donc qui s’intéresse au bien-être commun, agit et contrecarre les effets négatifs des décisions individuelles et ce malgré la pression immobilière. [6]

Les mécanismes londoniens ou new-yorkais sont similaires à Namur même-si la comparaison est très certainement trompeuse : l’attractivité économique de Namur n’a rien à voir avec celle de New York ou de Londres. Mais le parc Léopold non plus. Au plus large, il fait peut-être 40 mètres : le temps d’une bouffée d’air non climatisé, de se réchauffer d’un rayon de soleil entre deux essayages, de quelques gouttes de pluie pour tester ce nouvel imperméabilisant, l’espace d’une descente de toboggan pour les enfants après un choix cornélien entre un cartable rouge ou un cartable vert. Mais après tout si les biens vendus entre les deux « rives opposées » du parc sont suffisamment différenciés, l’incitant à franchir cet obstacle n’est-il pas plus fort ? Problème réglé. Et si les parkings sont suffisamment équilibrés entre ces deux « rives », n’y a-t-il pas nécessité de traverser le parc pour une grande partie des usagers ? Problème doublement réglé.

Cette dernière argumentation manque de faits et de mesures. J’en conviens mais je crains qu’il y ait peu d’analyses fines disponibles à cette échelle. L’expertise Augeo [7] pour Namur mentionne le risque de coupures par des flux automobiles et la nécessité de conserver des liens visuels entre nouveaux et anciens commerces. Un petit parc n’est donc aucunement en opposition avec ces recommandations. Au contraire, au vu des bénéfices, rappelés ci-dessus, nous pouvons raisonnablement penser à une action positive. Un parc semble bien capable de créer du lien et d’assurer une perméabilité.

L’étude Augeo mentionne également le danger de façades aveugles, exemples à l’appui. Peut-on alors risquer d’aveugler complètement la rue Borgnet (sans vilain jeu de mot). Combien de commerçants acceptent aujourd’hui à Namur une ouverture de leur magasin vers deux rues différentes ? Et ailleurs ? Visitons par exemple le tout nouveau complexe commercial Belval Plaza, dans cette nouvelle ville du sud du Grand Duché : côté intérieur du centre commercial : portes ouvertes ; côté extérieur, des portes aussi mais toutes fermées et rendues non-transparentes par de grandes affiches [8]. Aucune perméabilité sur toute la longueur.

Manquant de faits indubitables et clairs, voici une opinion plus générale mais très claire cependant de la commission d’experts auprès du Gouvernement Anglais (Commission for Architecture and the Built Environment (CABE)) à propos de la valeur économique des espaces publics. Cette commission est consultée sur les questions de gestion de l’espace public et de villes nouvelles et durables par les pouvoirs publics anglais. Nul besoin de rappeler que l’Angleterre a plus d’une trentaine d’années d’avance sur nous en aménagement du territoire. Une réelle culture de la planification urbaine. Une position sans appel [9] : « Puisque la concurrence augmente entre les villes pour attirer les investissements, la présence de bons parcs, squares, jardins et autres espaces publics devient un business vital et un outil marketing : les entreprises sont attirées par les localisations qui offrent des espaces publics bien aménagés et bien gérés, et celles- ci en retour, attirent clients, employés et services. Dans les centres villes un environnement plaisant et bien géré augmente le nombre de personnes visitant les commerces, autrement dit le nombre de chalands. »

Si l’on accepte l’idée qu’il faut augmenter l’offre commerciale de Namur pour maintenir durablement son attractivité, il convient de trouver la manière d’implanter ces nouveaux commerces de manière adéquate à l’échelle très locale. Cela ne peut que servir une stratégie territoriale d’ensemble. L’équation est certainement complexe mais remplacer ou même diminuer un espace vert central est assurément un très mauvais calcul. Une telle option devrait être considérée comme non réalisable au même titre que certaines contraintes techniques peuvent en empêcher d’autres. Le Parc Léopold doit participer à la mixité des fonctions de la ville et à sa durabilité. Il constitue une pièce importante du puzzle commercial de Namur.

A propos de l’auteur

Geoffrey Caruso est Associate Professor à l’Université de Luxembourg depuis 2007. Il y dirige le Master in Geography and Spatial Planning et anime une équipe de recherche sur des questions d’analyse spatiale et de modélisation urbaine. Précédemment, il a été chercheur FNRS à l’UCL, chercheur au Département d’Architecture et Urban Planning de l’Université de Cambridge, et Assistant au Département de Géographie de l’UCL. Il est Namurois et membre de la CCATM.

2 Octobre 2012

Notes

[1] Ce sous-titre est inspiré d’une photographie de la plaquette CABE Space : http://www.cabe.org.uk/files/the-va.... Une autre publication intéressante avec quelques exemples concrets : http://www.cabe.org.uk/files/does-m...

[2] Voir le projet Aphekom (Improving Knowledge and Communication for Decision Making on Air Pollution and Health in Europe) et le rapport de l’Institut National de Veille Santaire en France : http://www.invs.sante.fr/Publicatio...

[3] Une étude parmi d’autres mais francophone et partiellement vulgarisée : http://thema.univ-fcomte.fr/ifc/pdf...

[4] On note par exemple que 80% des francais veulent habiter un « pavillon périurbain ». Voir une discussion intéressante des tensions entre envie individuelle et impacts collectifs sur http://www.lemonde.fr/culture/artic...

[5] Texte original : « Everyone should have the right to easily accessible open spaces, just as they have a right to clean water. Everyone should be able to see a tree from their window, or to sit on a bench close to their home with a play space for children, or to walk to a park within ten minutes. Well-designed neighborhoods inspire the people who live in them, whilst poorly designed cities brutalize their citizens. » Préface de Richar Rogers dans Jan Gehl « Cities for People », 2010.

[6] Ouvrons ici une parenthèse. Pour effectuer la régulation, l’autorité publique doit évidemment conserver au maximum la maîtrise du foncier. Rien de neuf. Rappelons ici la lettre d’éminents économistes mondiaux expliquant à Mr Gorbachev à l’heure de l’ouverture de l’URSS pourquoi il était essentiel de considérer le sol comme un bien différent et de ne pas le libéraliser, faute de quoi il conviendrait comme dans nos pays d’inventer une batterie de taxes compensatoires pour un résultat moins optimal (http://www.cooperativeindividualism...). Il y a bien évidement proche de Namur une stratégie publique foncière assez réussie : Louvain-la-Neuve. Rappelons aussi que Louvain-la-Neuve se développe depuis 40 ans sur une dalle aux fonctions mixtes, avec adjonction de morceaux, progressivement, au fil du temps et du développement économique. Les mots clé sont ici à n’en pas douter « progressivement » et « mixité ».

[7] Augeo, 2011 : Schéma de Développement Commercial, arrondissement de Namur, phase 3. Rapport généreusement mis à disposition en ligne par Aurian Bourguignon. Je l’en remercie. http://aurian2012.files.wordpress.c...

[8] Certains commerçants m’ont expliqué avoir placé leurs bureaux et stocks en travers de ces portes !

[9] p4. cfr [1] supra.