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Votre avis - Chers amis (en particulier écologistes)

vendredi 6 février 2015, par Geoffrey Caruso

Chers amis (en particulier écologistes),

J’ai évité jusqu’à ce jour d’entamer une argumentation pour la Consultation Populaire sur facebook car c’est un lieu difficile où chaque mot peut être mal interprété et le style doit être concis (et ce n’est pas mon fort comme vous allez le constater). Néanmoins, de nombreux amis écologistes ayant posté ou envoyé par email leurs points de vue en invitant au ’oui’, il me démange de leur répondre pourquoi je vais voter NON.

Contrairement à ce que beaucoup d’Ecolos namurois semblent penser aujourd’hui, je crois qu’on peut être parfaitement raisonné et convaincu que c’est justement au nom de l’écologie politique et d’un aménagement du territoire ambitieux qu’il faut répondre NON au projet que l’on nous soumet.

Précision : j’interviens ici à titre personnel uniquement, pas au nom de Namur2080 ni pour le Collectif. Je n’aborde pas non plus toutes les raisons qui me poussent à refuser le projet actuel mais seulement quelques arguments, souvent mis en avant par mes amis les plus proches de l’écologie politique.

Avant toute chose, j’ose croire qu’Ecolo, le parti, aura à coeur de dépasser les positions figées aujourd’hui dans ce contexte tendu. Si on en est là aujourd’hui c’est malheureusement pour moi le fait d’un sérieux problème de gouvernance de la part de la Majorité communale. La reprise de la Consultation Populaire par la Ville, qu’elle soit légale ou non, est un très mauvais signal que l’on payera cher le jour où des citoyens voudront contester des reculs environnementaux, sociaux ou économiques (prolongation de réacteurs, suppression de bénéfices sociaux pour les plus démunis, accords de commerces ultra-libéraux, etc.). Sans être exclusive, la question du Collectif avait au moins le mérite d’une légitimité par les citoyens et d’être claire. Elle n’engageait pas le politique dans des promesses d’emploi ou dans une nature urbaine graphiquement flamboyante. Elle n’engageait pas les répondants dans des dilemmes et des réponses illisibles (par exemple : ’je suis pour un centre commercial mais pas pour les parkings’, ’je suis pour renforcer le centre-ville mais pas pour un centre commercial mais quand même pour l’emploi’, ’je suis pour la protection du parc mais aussi pour des parcs supplémentaires’, etc.). Penser qu’il est simple de répondre à ces dilemmes, c’est déjà imposer sa propre vision. La question formulée par le Collectif n’était pas réductrice à mon sens, elle permettait à chacun de pondérer les plus et les moins et de répondre en âme et conscience à une question claire : "Sachant les projets, sachant que ce coin mérite rénovation, est-ce que je souhaite détruire ce patrimoine naturel ou non". Peut-être que cette question ne devait pas être unique mais après avoir tant parlé avec les citoyens en rue, le Collectif ne méritait-il pas d’être invité à la table pour au moins aider à rédiger ces questions ? Comme plusieurs de mes amis je regrette que cette Consultation sonne comme un “pour ou contre un centre commercial” car le problème est effectivement plus large, mais la formulation des questions et leur structure en entonnoir conduisent aujourd’hui à opposer les partisans des centres commerciaux aux autres. Il est dommage qu’Ecolo ait soutenu ce jeux car je crois que ce sont d’abord ses sympathisants et militants qui souffriront le plus de ce précédent en matière de participation citoyenne.

Ensuite, beaucoup d’ amis Ecolo disent ne pas aimer les centres commerciaux mais rejoindre le oui parce qu’ "on n’a pas le choix". Je ne suis pas du tout d’accord avec cette posture. Au contraire, on a le choix, et même je crois qu’on a tous les éléments en main pour solutionner ce problème autrement.

D’abord quand même je dois dire ma déception de voir que, sur ce projet, Ecolo fait passer à l’arrière plan des éléments fondamentaux notamment sur les structures écologiques et la protection des espèces végétales et animales (particulièrement en milieu dense) ou fait semblant de ne pas voir la différence entre vingt arbres centenaires et des arbres d’alignement entre tuteurs qui peineront à s’élever dans un milieu hostile. Dans le domaine du commerce je suis étonné aussi de la posture d’Ecolo. La question des modes de consommation est reléguée bien loin pour se focaliser sur la mise à disponibilité d’enseignes diverses. Consommer des biens, c’est tout à fait normal mais on ne peut quand même pas simplement confondre variété des enseignes et variété des biens disponibles. En économie urbaine on distingue les produits et les firmes, même si certaines firmes proposent des produits très spécifiques. Confondre les deux conduit systématiquement à penser qu’il n’y a pas de concurrence entre des petites surfaces et des grandes surfaces. C’est une erreur ou une fameuse approximation. Aujourd’hui si tu souhaites l’appareil photo XX tu peux le trouver dans une grande enseigne mais aussi chez un indépendant. C’est le même catalogue. Aussi, Ecolo peut se vanter d’avoir amener au centre-ville une grande marque d’habits bariolés mais, en l’absence de cette enseigne, les citoyens trouvent aussi des t-shirts ou des robes dans des magasins. Et certains de ces magasins assurent peut-être une production plus raisonnée voire équitable. Bien sûr que certains iront voir ailleurs pour avoir un objet de leur marque fétiche ou tendance (moi y compris) mais la plupart, la majorité du temps, auront un comportement rationnel en faisant l’équilibre entre la valeur qu’il donne à un produit (un peu moins cool peut-être) et leur coût ou leur temps de transport. C’est bien Ecolo qui devrait porter ces autres dimensions d’écosystème urbain et de consommation différente dans le débat et c’est justement sur des projets emblématiques comme celui-ci qu’il aurait pu faire avancer la réflexion de chacun.

Mais tout cela n’est peut-être même pas le plus important. Non, le pire dans ce "on n’a pas le choix" de mes amis écologistes, c’est que même en étant très pragmatique on a réellement le choix (1) d’une politique territoriale efficace et (2) d’une politique urbaine raisonnée.

(1) On a le choix de porter une politique territoriale qui régule les déficiences du marché là où les acteurs jouent de tout leur poids, c’est à dire à l’échelle inter-communale. La Région Wallonne s’est clairement engagée à recentrer les activités dans les coeurs de villes et villages et l’impulsion vient d’Ecolo. Stopper les centres commerciaux périphériques et éviter la mise en concurrence des communes par des promoteurs immobiliers (qui rentrent facilement sur le marché du fait des taux d’intérêts), c’est par définition une matière régionale et tous les outils sont là aujourd’hui pour le faire (SDER, CODT,…). Ce n’est plus qu’une question de volonté politique. Combattre cela à l’échelle locale, ca n’a pas de sens, surtout quand on s’est doté d’un Schéma de Structure évitant une périubanisation interne à la commune. Ca n’a pas de sens car une telle course est infinie. Demain, que vont faire Sambreville, Andenne, Gembloux ou d’autres communes qui sont directement impactées par ce projet ? A juste titre elles voudront préserver leur appareil commercial de coeur de ville pour des raisons écologiques et économiques. Comme l’attractivité augmente avec la taille d’un ensemble commercial et diminue avec sa distance, soit ces communes vont donner du parking à gogo ou gratis soit elles vont faire gonfler leurs surfaces commerciales. Et puis ce sera au tour d’une autre commune, et ainsi de suite. Sous couvert d’une politique urbaine, Namur ne fait rien d’autre que de jouer la concurrence inter-communale plutôt que la solidarité et l’équilibre régional. C’est au niveau régional qu’il faut trouver la bonne taille des pôles et éviter les commerces hors noyaux. On a besoin d’établir un schéma commercial au niveau régional avec des objectifs ambitieux si l’on estime que l’équilibre du marché est néfaste pour la collectivité ou l’environnement. Bien sûr, il est très probable que les namurois soient les gagnants en continuant cette concurrence comme le projet le propose mais jusque quand ? Et puis je ne suis tout simplement pas d’accord avec ce manque de cohésion régionale de la part de ma commune, même si cela signifie que j’aurai moins d’enseignes autour de moi. Oui il y a des études commerciales qui montrent qu’il y a un potentiel de croissance commerciale pour Namur. Mais on manque cruellement d’une étude commerciale qui montre comment tendre vers un optimum social dans la distribution des commerces à travers la Région, de façon à éviter les effets de l’entrée libre d’acteurs immobiliers qui empochent un surplus considérable non redistribué. C’est l’essence même d’un politique publique et l’échelle d’action doit être celle à laquelle les problèmes se posent.

(2) On a le choix aussi au niveau local de prendre en compte toutes les dimensions de la vie en ville.

On a le choix d’augmenter la surface commerciale (en supposant que ce soit souhaitable) sous la forme d’un centre commercial mais aussi de choisir de promouvoir des rénovations/réhabilitations dans l’ensemble du tissu urbain actuel quitte à élargir le commerce dans une empreinte urbaine plus large, ou le choix de faire un peu les deux. Il faut aussi être honnête : non, le choix du square Léopold comme lieu unique ne résulte pas d’une étude. L’étude commerciale AUGEO a reçu cela comme un préalable. C’est explicite dans le rapport.

On a le choix aussi de la taille du nouvel ensemble commercial et cela a toute son importance ici puisque plus ce centre sera réduit plus on préservera le parc arboré du square Léopold. Mais les questions de la Consultation Populaire se gardent bien de proposer un tel compromis : pas de possibilité par l’enchaînement des questions d’un centre commercial au square Léopold qui ne détruise le Parc. Pourquoi ? Parce que la Ville a décidé d’autorité que cette option était inférieure. Pourtant bien des namurois pourraient la trouver supérieure cette option, eux qui accordent au moins autant de poids à ce patrimoine naturel qu’à de nouveaux magasins. Attention, ce n’est pas critiquer l’analyse experte d’AUGEO que d’y voir que les 23 000 m2 sont une borne supérieure ou que c’est une analyse uniquement commerciale. Personne n’a demandé à cette étude de pondérer les autres éléments (patrimoine, nature, mobilité, etc…). En aménagement du territoire, il faut prendre les études sectorielles pour ce qu’elles sont et la Ville ne peut s’ affranchir de faire la synthèse à travers tous ces secteurs. On ne fait pas de la programmation urbaine sur la seule dimension commerciale : la décision doit résulter de la pondération d’une série de critères, quitte à être moins bon par exemple sur le plan commercial mais bien meilleur sur d’autres plans. De plus, à la lecture de l’expertise commerciale, je ne suis pas le seul à voir ici un sur-dimensionnement. Si un critère de variété est utilisé, plutôt qu’une simple division par 3 des 75000 m2 de commerces existants, on voit que 10 000m2 déjà suffisent pour avoir un indice d’équipement similaire à Liège ! Faire croire qu’un bâtiment commercial ne peut pas être plus petit est un leurre ! Le promoteur ne rentrerait pas dans ses coûts ? Il existe pourtant bien des villes avec de plus petits centres commerciaux.
Et puis on ignore superbement un autre argument : étant donné l’intégration au coeur de la Corbeille c’est bien un ajout de surface aux 75000 m2 actuels (y compris HORECA) dont il s’agit. On ne part pas de rien comme ce serait le cas en périphérie. Avec 23 000 m2 on formerait un centre de 100000m2 ! (comme à Maastricht mais avec une aire de chalandise deux fois moins peuplées). La Ville nous annonce que tous les commerces de la Corbeille vont bénéficier de ce centre commercial. Je veux bien essayer de le croire mais il faut alors oser reconnaître que la perméabilité fonctionne dans les deux sens : le promoteur bénéficie d’une localisation en plein centre d’une agglomération déjà très attractive de 75000m2 (horeca compris). Il n’a vraiment pas grand chose à craindre pour sa rentabilité, par contre les commerces du centre-ville et notre patrimoine naturel eux ont énormément à perdre.

J’aurais bien davantage d’arguments encore à faire valoir notamment sur les emplois promis, sur les parkings (dont Ecolo d’habitude n’ignore pas que c’est un fameux vecteur de dépendance automobile), sur l’éloignement supposé excessif dû au parc, ou le fait qu’une extension vers l’arrière (nb : j’ n’ai pas dit sur la dalle) soit néfaste (alors que la place du stadhuis à Maastricht est bien plus longue à traverser que le Parc Léopold, que la littérature scientifique montre que les arbres sont justement attractifs pour le commerce, que c’est la traversée de la voirie séparant le square de la rue de fer qui fait barrière et pas l’espace public), sur le manque de liens fonctionnels avec Bomel,…. mais c’est déjà un trop long post facebook.

Je suis convaincu qu’il faut de toute urgence revoir ce projet justement pour des raisons d’ aménagement du territoire et pour des enjeux écologiques, et donc je n’ai pas d’autre choix que d’inviter mes amis à dire NON à ce projet pour que s’ouvrent, peut-être, des perspectives.

Merci de m’avoir lu et allez voter dimanche !

Geoffrey Caruso

Source : https://www.facebook.com/caruso.geoffrey/posts/794381323932487:0

4 février 2015


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